
Depuis plusieurs semaines, la Taxe Forfaitaire d’Habitation (TFH) alimente un débat intense au Gabon. Colère, incompréhension, interrogations légitimes : au-delà de la polémique, cette réforme soulève une question centrale, souvent éludée mais essentielle à toute démocratie moderne : comment un État finance-t-il concrètement son développement sans fragiliser sa population ?
Cet article propose une lecture simple, pédagogique et factuelle du rôle des impôts, taxes et redevances, en prenant la TFH comme illustration.
L’importance des ressources fiscales pour le développement
Dans tous les États, qu’ils soient africains, européens ou asiatiques, le développement repose sur un principe fondamental : les services publics et les infrastructures ne peuvent fonctionner durablement que s’ils sont financés par des ressources stables, régulières et prévisibles. Ces ressources proviennent essentiellement de trois instruments de prélèvement : l’impôt, la taxe et la redevance, qui répondent chacun à une logique juridique et économique distincte.
L’impôt constitue un prélèvement pécuniaire obligatoire, perçu par une personne publique – l’État ou les collectivités locales – sans contrepartie directe et individualisable. Il a pour finalité le financement global des charges publiques, qu’il s’agisse du fonctionnement de l’administration ou de l’investissement public. Par nature coercitif, l’impôt est fondé sur la loi et s’impose à tous les contribuables entrant dans son champ d’application, à l’image de l’impôt sur le revenu des personnes physiques ou de l’impôt sur les sociétés. Il alimente indistinctement l’ensemble des politiques publiques.
La taxe, quant à elle, demeure également obligatoire, mais elle est perçue à l’occasion de l’utilisation effective ou du bénéfice potentiel d’un service public déterminé. Elle se distingue de l’impôt par l’existence d’un lien avec un service identifié, même si le montant acquitté n’est pas strictement proportionnel au service rendu. Fixée unilatéralement par l’autorité publique et non négociable, la taxe permet de financer un service précis ou un ensemble d’actions publiques ciblées.
La redevance, enfin, repose sur une logique différente. Elle correspond à une somme versée en contrepartie directe et mesurable d’un service rendu ou d’un avantage individualisable. Son montant est proportionné au coût du service ou à l’intensité de son usage. De nature non fiscale, elle varie selon la consommation effective. Les redevances d’eau et d’électricité, les redevances portuaires ou les péages en constituent des exemples classiques.
Chaque année, à travers la loi de finances, l’État arrête le niveau de ses recettes en fonction du rendement attendu de ces différents prélèvements, qui constituent l’ossature de son budget. Routes, éclairage public, collecte des ordures, écoles, hôpitaux, sécurité, aménagement urbain : aucun de ces services ne peut exister sans financement pérenne. Contrairement à une idée largement répandue, la rente pétrolière ne suffit plus à couvrir ces besoins. Au Gabon, l’essentiel des ressources publiques est aujourd’hui absorbé par deux postes incompressibles : le service de la dette, qui capte environ 60 % des recettes, et la masse salariale de la fonction publique, qui représente plus de 35 %.
Une contrainte budgétaire structurelle à surmonter
Il ne subsiste, dès lors, qu’une marge extrêmement réduite pour investir, entretenir les infrastructures urbaines et améliorer durablement le cadre de vie des populations. C’est cette contrainte budgétaire structurelle que les pouvoirs publics entendent corriger, en diversifiant et sécurisant les sources de financement de l’action publique.
Plutôt que d’opter pour des politiques d’austérité classiques – notamment la réduction de la masse salariale de l’État –, qui se traduisent inévitablement par des licenciements, des gels de carrières ou des départs dits volontaires, les autorités ont fait le choix délibéré d’éviter un choc social d’ampleur. Une telle stratégie aurait eu des effets mécaniques et immédiats : hausse du chômage, élargissement du nombre de personnes sans emploi, contraction du pouvoir d’achat et, à terme, aggravation de la précarité et de la pauvreté.
Face à cette contrainte budgétaire, plusieurs options étaient pourtant envisageables. Dans de nombreux pays, sous l’effet des conditionnalités imposées par certaines institutions financières internationales, l’ajustement s’est opéré par des mesures sévères : licenciements massifs dans la fonction publique, gel prolongé des salaires, suppression ou réduction des bourses d’études, et compression brutale des dépenses sociales. Ces politiques, si elles permettent un rééquilibrage comptable à court terme, fragilisent durablement le tissu social et hypothèquent le potentiel de développement.
Un arbitrage politique clair : préserver le modèle social
Le choix opéré par le Président de la République s’inscrit à rebours de cette logique. Il repose sur un arbitrage politique assumé : préserver le modèle social gabonais et protéger les ménages contre une austérité brutale. Concrètement, cela se traduit par le refus des licenciements dans la fonction publique afin de contenir le chômage, par le maintien des bourses étudiantes au nom de l’investissement dans le capital humain, et par le rejet d’un ajustement budgétaire qui aurait fait peser l’effort exclusivement sur les populations.
Cette orientation stratégique vise ainsi à préserver la cohésion sociale, tout en recréant, de manière progressive et soutenable, les marges budgétaires nécessaires au financement des politiques publiques et à l’amélioration des services essentiels. Elle implique une alternative claire : mobiliser davantage de ressources internes, de façon maîtrisée, équitable et ciblée. La Taxe Forfaitaire d’Habitation s’inscrit précisément dans cette logique de responsabilité collective et de financement endogène du développement.
Une taxe fonctionnelle et finalisée
La Taxe Forfaitaire d’Habitation n’est pas conçue comme une ponction indifférenciée ou déconnectée des réalités sociales. Elle s’inscrit dans une logique fonctionnelle et finalisée, fondée sur l’idée que la contribution demandée doit produire des effets tangibles et immédiatement perceptibles dans le cadre de vie des populations, en particulier en milieu urbain.
Il ne s’agit donc pas de prélever pour prélever, mais de redonner à l’action publique des capacités d’intervention concrètes, aujourd’hui limitées par l’insuffisance des ressources disponibles. La TFH vise à rétablir un lien direct entre l’effort consenti et l’amélioration effective de l’environnement quotidien, là où l’absence de financement a progressivement rendu impossibles des interventions pourtant essentielles.
L’expérience d’autres pays africains aux trajectoires comparables montre que ce type de contribution, lorsqu’il est correctement encadré, peut transformer durablement l’espace urbain et renforcer l’efficacité des collectivités. Elle repose sur un principe de patriotisme pragmatique : accepter une participation modérée et collective afin de financer soi-même les services que l’on attend légitimement de l’État, plutôt que de subir leur dégradation faute de moyens.
Une contribution progressive et équitable
L’un des fondements les plus solides de la Taxe Forfaitaire d’Habitation réside dans son caractère explicitement progressif, qui rompt avec toute logique uniforme ou indifférenciée de prélèvement. L’effort demandé n’est ni identique ni aveugle : il est modulé en fonction du niveau de standing des zones d’habitation, ce qui constitue un principe classique et largement éprouvé de la fiscalité moderne.
Dans les zones résidentielles à forte valeur, la contribution peut atteindre environ 30 000 FCFA par mois, tandis que, dans les quartiers moins favorisés, elle demeure limitée à des montants compris entre 500 et 1 000 FCFA. Ce différentiel n’est ni arbitraire ni punitif ; il traduit le principe d’équité contributive, selon lequel chacun participe à l’effort collectif en proportion de ses capacités économiques réelles ou présumées.
Il est pleinement admis que certains quartiers dits aisés comportent des îlots de vulnérabilité sociale. La TFH ne vise nullement à pénaliser ces situations individuelles. Le raisonnement retenu repose sur une logique territoriale de participation au financement du cadre de vie commun, et non sur une stigmatisation sociale.
Cette exigence d’équité est renforcée par le mécanisme de collecte lui-même. Le recours à la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) permet d’identifier et de protéger les ménages économiquement les plus fragiles : les titulaires de compteurs sociaux, reconnus comme tels par les pouvoirs publics, sont expressément exonérés de la taxe. De même, les populations rurales sont exclues du dispositif, en cohérence avec des réalités économiques et infrastructurelles différentes.
Ainsi conçue, la TFH ne saurait être analysée comme une mesure régressive ou socialement injuste. Elle poursuit un objectif clair : préserver les plus modestes tout en sollicitant davantage ceux qui disposent d’une plus grande capacité contributive, afin de financer des services collectifs dont les bénéfices sont partagés par tous. Cette architecture confère à la réforme une cohérence économique, une légitimité sociale et une robustesse politique difficilement contestables.
Des résultats tangibles et mesurables
La Taxe Forfaitaire d’Habitation est orientée vers des résultats concrets, mesurables et directement perceptibles par les populations. Les recettes attendues, évaluées à environ 22 milliards de FCFA par an, visent à combler un déficit chronique de financement qui limite aujourd’hui l’action publique locale, en particulier dans les principales agglomérations telles que Libreville, Owendo ou Akanda, où les budgets disponibles ne permettent plus d’assurer un niveau satisfaisant de services urbains.
Ces ressources additionnelles ont vocation à redonner une capacité d’intervention effective aux pouvoirs publics, tant en matière de salubrité que d’aménagement urbain, en permettant la réalisation d’opérations structurantes souvent reportées faute de moyens. Elles doivent également contribuer à la mise en œuvre de politiques de logement social, élément central de la lutte contre l’habitat précaire et de l’amélioration durable des conditions de vie.
Il s’agit, en définitive, d’investissements de proximité, ancrés dans le quotidien des citoyens, dont les effets ne relèvent ni de la projection abstraite ni du long terme incertain, mais d’améliorations visibles, progressives et cumulatives du cadre de vie. Par cette orientation résolument opérationnelle, la TFH vise à rétablir un lien de confiance entre la contribution demandée et les bénéfices attendus.
Un mécanisme sécurisé et efficace
Le choix de prélever la TFH via la facture d’électricité, par l’intermédiaire de la SEEG, s’inscrit dans une logique d’efficacité et de pragmatisme opérationnel. Ce dispositif constitue aujourd’hui le canal le plus approprié pour assurer une participation large et inclusive, intégrant notamment le secteur informel, tout en évitant la mise en place d’une administration fiscale supplémentaire, lourde et coûteuse.
Les fonds collectés bénéficient d’une sécurisation immédiate dès l’encaissement, grâce à un mécanisme de répartition automatique. Une part est affectée à l’État pour financer les investissements structurants, tandis qu’une autre est directement allouée aux collectivités locales, afin de soutenir l’entretien des infrastructures et la fourniture des services de proximité.
Cette architecture confère au dispositif une robustesse administrative et financière maximale, limitant les risques de dispersion ou de mauvaise gestion, et garantissant la traçabilité et la transparence de l’utilisation des ressources, condition sine qua non de la confiance des citoyens et de l’efficacité de l’action publique.
Une stratégie de souveraineté économique
La TFH n’a pas pour objectif d’appauvrir les Gabonais. Elle constitue au contraire un instrument stratégique visant à prévenir une austérité brutale qui aurait inévitablement affecté les salaires, l’emploi public et l’éducation, fragilisant durablement les ménages et le tissu social.
La richesse pétrolière, longtemps considérée comme le principal moteur du financement public, ne suffit plus à soutenir le développement. La production des champs gabonais tend à décliner, tandis que les investissements d’exploration demeurent insuffisants pour compenser cette baisse, avec un écart de production attendu d’ici 2030 pouvant atteindre 50 à 100 000 barils par jour si aucune découverte majeure n’est réalisée. Cette évolution mettrait en péril près de 15 % des recettes fiscales et environ 30 % des exportations, soit plus de 300 milliards de francs à de recettes nouvelles à rechercher.
Dans ce contexte, il devient impératif de diversifier les ressources internes et de mobiliser les recettes jusqu’ici sous-exploitées. La dépendance historique au pétrole explique en partie le faible taux d’imposition du Gabon, autour de 17 %, nettement inférieur à celui observé dans les pays développés – environ 40 % en France, 35 % aux États-Unis et 33 % en moyenne dans l’OCDE.
La TFH s’inscrit donc dans une stratégie de renforcement de l’autonomie financière du pays, visant à sécuriser des ressources stables et prévisibles, hors pétrole, pour financer les services publics, investir dans les infrastructures et garantir la continuité des politiques sociales. Il s’agit ainsi d’une mesure de souveraineté économique et de responsabilité collective, conçue non comme une charge punitive, mais comme un levier de développement durable et inclusif.
La TFH, un pacte citoyen et républicain
La Taxe Forfaitaire d’Habitation ne se réduit pas à un simple instrument fiscal : elle incarne un pacte citoyen et républicain. Celui qui paie contribue directement au financement de services dont il bénéficie : propreté des villes, voirie, éclairage public, aménagement des quartiers, logement social. Celui qui collecte – l’État et les collectivités locales – a la responsabilité de garantir que chaque franc versé est utilisé de manière transparente et efficace, pour produire un impact tangible sur le cadre de vie.
Cette relation impose un double impératif : pour le gouvernement, rendre compte avec rigueur et transparence de l’usage des fonds publics ; pour le citoyen, exiger des comptes et participer activement à la vie collective. C’est seulement dans cette dynamique que le civisme fiscal devient une réalité et que la confiance entre l’État et les populations se consolide.
En définitive, la TFH est bien plus qu’une taxe : c’est un instrument de responsabilité partagée, où la contribution financière de chacun devient le levier d’un développement visible, équitable et durable. Elle symbolise une orientation politique claire : moderniser le pays sans sacrifier les Gabonais, protéger le modèle social tout en rétablissant les marges d’investissement indispensables à l’avenir de tous.