Gabon : l’épreuve de l’impôt, un appel à la justice et à la vérité

Par Mgr Guy Roger BOUNDENGUI, pour le Journal catholique LE CHEMIN

Depuis le 1er janvier 2026, notre pays s’est engagé sur une voie qui mérite d’être regardée avec gravité, discernement et prière. Les autorités gabonaises ont annoncé une série de nouvelles taxes et d’augmentations fiscales qui toucheront presque tous les aspects de la vie quotidienne : le travail, le logement, la consommation, les déplacements, la communication, et même la transmission du patrimoine familial.

Au-delà des chiffres et des mécanismes techniques, c’est une question profondément humaine et morale qui se pose : jusqu’où peut-on demander à un peuple de porter le poids de l’État, lorsque ce peuple peine déjà à porter le poids de la vie ?

Quand le fardeau devient trop lourd

L’impôt est légitime. L’Église ne l’a jamais nié. Saint Paul lui-même nous rappelle que contribuer à la vie de la cité fait partie de nos responsabilités. Mais l’impôt cesse d’être juste lorsqu’il devient excessif, cumulatif et indifférent à la réalité des plus faibles.

Or, ce qui se dessine aujourd’hui au Gabon ressemble à une fiscalité qui s’infiltre partout : dans le salaire par l’augmentation de l’IRPP et des cotisations sociales ; dans les gestes les plus simples du quotidien, comme téléphoner, envoyer de l’argent à un proche, acheter de l’eau, de l’électricité ou du carburant ; jusque dans la maison que l’on habite ou le terrain que l’on espère léguer à ses enfants.

Pour beaucoup de familles gabonaises, ces prélèvements ne seront pas abstraits. Ils se traduiront par moins de nourriture sur la table, moins de soins, moins d’éducation, moins d’espérance. Et cela doit interroger nos consciences chrétiennes.

La dignité humaine au cœur de la question fiscale

La doctrine sociale de l’Église nous enseigne que toute politique économique doit être ordonnée au bien commun, et que le bien commun commence par la dignité de la personne humaine. Lorsque l’on demande davantage à ceux qui ont déjà peu, sans amélioration visible des services publics, sans routes dignes de ce nom, sans eau stable ni électricité fiable, l’impôt perd son sens moral.

La redevance routière prélevée sur les carburants est emblématique de cette blessure morale : comment demander à un peuple de payer pour des routes qu’il ne voit pas, ou qu’il traverse au péril de sa vie ? Comment parler de contribution, quand l’équipement est absent ou dégradé ?

L’injustice perçue n’est pas seulement économique. Elle est spirituelle. Elle érode la confiance, elle éloigne le citoyen de l’État, et l’homme de l’espérance.

Un peuple qui souffre, une société qui se tend

Les premiers signes de fatigue sociale sont déjà là. Les enseignants sont en grève depuis plusieurs semaines. D’autres secteurs murmurent leur lassitude. Le travailleur gabonais est appelé à la rigueur, à la patience, parfois au silence. Mais rappelons-le avec clarté : la grève est un droit constitutionnel, et le syndicat n’est pas un ennemi de la nation. Il est souvent la dernière voix de ceux que l’on n’écoute plus.

Pendant ce temps, la population observe avec douleur le maintien de privilèges pour certains, alors que l’effort est demandé aux plus modestes. Cette contradiction nourrit un sentiment d’abandon et de colère. Et l’histoire nous enseigne que lorsqu’un peuple se sent méprisé, la paix sociale devient fragile.

Une responsabilité particulière pour ceux qui gouvernent

Le président de la République, élu en avril 2025 après une période de transition douloureuse, porte aujourd’hui une responsabilité morale majeure. Gouverner, ce n’est pas seulement administrer ou équilibrer des comptes. Gouverner, c’est servir, prévoir, dire la vérité, et protéger les plus faibles.

Les réformes fiscales annoncées après l’élection donnent le sentiment d’un décalage entre la parole et l’action. Or, la confiance est un bien précieux : une fois brisée, elle est difficile à restaurer.

L’Évangile nous rappelle que celui à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé. Le pouvoir n’est jamais une récompense ; il est une charge.

Choisir le chemin de la justice et du dialogue

Le nom de notre journal, LE CHEMIN, n’est pas anodin. Il nous rappelle que toute nation est en marche, et que plusieurs routes s’offrent à elle. La fiscalité peut être un outil de solidarité, mais elle peut aussi devenir un instrument de division.

Il est encore temps de choisir le dialogue, la concertation, la transparence. Il est encore temps de repenser une fiscalité plus équitable, de lutter réellement contre la corruption, de donner l’exemple au sommet de l’État, et de rendre visibles les fruits de l’impôt dans la vie quotidienne des Gabonais.

Car on ne construit pas un pays durablement contre son peuple. On le construit avec lui, dans la vérité, la justice et la fraternité.

Que ceux qui gouvernent entendent ce cri silencieux qui monte des foyers, des écoles, des hôpitaux et des routes oubliées. Et que Dieu éclaire les consciences, afin que l’économie reste au service de l’homme, et non l’homme au service de l’économie.

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