HOMÉLIE du 1er dimanche de Carême, année A

22 février 2026
Mt 4, 1-11

Jésus est conduit au désert par l’Esprit lui-même. Et il y demeure par nécessité. Il aurait certainement préféré – comme chacun de nous – un jardin, qui représente l’autre versant du désert : l’ordre, l’ombre, l’eau, un abri. Ici, au contraire, tout est nu, essentiel, d’une réalité impitoyable.
Et c’est là que Jésus rencontre ce que nous appelons habituellement le mal, la négativité, l’ombre. À l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même. Non pas parce que le mal naît dans le désert, mais parce que là, il n’a plus nulle part où se cacher.
Dans les jardins ordinaires, le mal demeure comme en arrière-plan, masqué par le bruit, l’agitation et les paroles vaines. Invisible, et pourtant actif. Dans le désert, en revanche, dans le silence et le calme, le mal se manifeste. Il ne peut plus se camoufler. On le vit directement.
Voilà pourquoi nous avons besoin de moments de solitude. De temps perdu, de silence, d’espaces improductifs. Nous devons affronter notre part d’ombre, la nommer, cesser de faire comme si elle n’existait pas. Nous devons nous tenir face à ce qu’il y a de tordu, de fragile et de contradictoire en nous. Et – étape cruciale – apprendre à sourire même dans nos pires moments.
Autrement, nous restons prisonniers d’une tension stérile : vouloir toujours devenir meilleurs, plus bienveillants, plus justes. Et au final, seulement plus frustrés. Car ce qui n’est pas bienvenu nous revient. Ce qui n’est pas regardé nous commande.
Vivre dans le chaos, le bruit et la précipitation, c’est rester en surface. C’est comme surfer sur la vie, se bercer d’illusions en croyant vivre dans un jardin, alors qu’en réalité, on fuit simplement les profondeurs. Il faut se retirer. Faire taire le « je » et le « mien ». Faire taire le mental, c’est-à-dire ce commentaire incessant, ce jugement constant sur ce qui s’est passé, ce qui se passe, ce qui pourrait arriver. Ce bourdonnement qui nous empêche d’être pleinement présents.
Mais comment cela se fait-il ?
Toutes les traditions spirituelles s’accordent sur un point essentiel : nous devons apprendre à être dans le vide. Non pas le remplir, ni le fuir. Être là. Et ainsi faire l’expérience que nous pouvons l’habiter : « Avancez sur le vide et il vous soutiendra » (Dogen).
Faire l’expérience du vide nutritionnel par le jeûne, du vide mental par la méditation, du vide émotionnel lorsque les soutiens affectifs disparaissent. Être sans compensation. Être démuni. Oui, le silence nous apprend qu’on peut vivre même sans.
Car, dénué de soi, lorsque les appuis s’effondrent et que les identités de fortune se délitent, seule l’essentiel émerge : le Soi véritable. La matrice originelle. Ce que nous sommes avant les rôles, avant les masques, avant les performances. Ce que nous sommes avant de devenir.
Et c’est là que se joue le véritable combat. Car en nous vit un « démon », au sens le plus radical du terme : « celui qui sépare », qui nous sépare de nous-mêmes. Il nous fait croire que nous sommes autre chose que ce que nous sommes. Il nous persuade que nous sommes les noms qu’on nous a donnés, les titres que nous avons gagnés, l’argent que nous avons accumulé, les relations que nous avons choisies, les services que nous avons rendus. Nous avons perdu notre véritable identité. Nous ne savons plus qui nous sommes. Et donc, oui : nous ne savons plus du tout qui nous sommes !
Voici la seule et unique grande tentation du « Malin » : vous faire croire que vous êtes ce que vous n’êtes pas.
Comme le dit Pablo d’Ors, « Une tentation n’est rien d’autre qu’une distraction biographique, tout comme une distraction n’est rien d’autre qu’une tentation mentale ». Le désert dévoile les deux.
Aimons donc le désert, non comme un idéal spirituel, mais comme un lieu de vérité. Aimons-le surtout lorsqu’il nous est imposé par les circonstances de la vie – par l’Esprit, précisément. Car si nous avions le choix, nous opterions sans doute pour un désert cinq étoiles avec vue sur mer. Mais cela ne transforme pas. Cela console. Le vrai désert, en revanche, nous ramène à nous-mêmes. Et cela suffit.

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