
Le vendredi 23 janvier 2026 à 15 heures, s’est tenue, au Petit Séminaire Saint Jean, une conférence biblique organisée par la Sous-Commission Apostolat Biblique. Cette conférence, animée par les abbés Séraphin OBAME NDONG et Sylvain Pamphile ASSOUMOU MVOMO avait pour thème : LA SEXUALITÉ DANS LA BIBLE.

Peut-on trouver des pages sexuelles dans la Bible ? À partir de cette question, le premier conférencier, l’abbé Séraphin OBAME NDONG, qui a principalement axé sa réflexion sur l’Ancien Testament, a présenté la Bible comme un livre dans lequel on trouve inévitablement des épisodes implicites ou explicites relatifs au sexe. S’inspirant du bibliste Sébastien Doane, il était nécessaire de « Sortir la Bible du placard » pour relire critiquement ces pages sexuelles d’un livre sacré produit dans une culture antique donnant toujours à penser au monde d’aujourd’hui. Est-ce une intrusion scandaleuse pour l’Eglise de parler de sexualité ? Cette dernière doit-elle être un sujet tabou ? Un sujet qui fait ou suscite de la honte ? Non. Le sexe n’intéresse pas l’Eglise uniquement comme activité humaine, mais surtout parce que cette activité implique la totalité du corps. Et ce corps créé par Dieu, entouré de solennité et de dignité, est ce par quoi l’Homme entre en contact avec Lui, avec sa propre personne, avec les autres et avec le monde qui l’entoure. Le sexe faisant partie du corps, l’Eglise, sans en être le gendarme, ne peut que prôner une éthique sexuelle responsable, dans un monde où, de plus en plus, sa gadgetisation entraîne tant de conséquences désastreuses. Quand le sexe devient un jouet, quand le corps est réduit à un simple et pur objet de plaisir, quand il devient un produit marchand, cela ne peut que susciter un recadrage éthique de la part de l’Eglise.

Dans l’Ancien Testament, de nombreux passages faisant allusion au sexe sont présents. L’abbé Séraphin OBAME NDONG s’est employé, tour à tour à examiner et à expliquer les réalités de la Virginité, du Mariage, du Prix de la mariée, de la Polygamie, du Divorce, du Lévirat ou loi du beau-frère, de l’Adultère et de l’Inceste. Il fallait avant tout comprendre ces réalités et pratiques dans leur contexte, dans leur temps. Il y a en effet une double distance qui nous sépare des écrits bibliques : la distance historique et la distance culturelle. L’androcentrisme caractérise la plupart des textes relatifs à la sexualité. Autrement dit, ils ont été écrits dans un contexte patriarcal, avec une perspective masculine dans des sociétés où les structures de pouvoir étaient détenues par les hommes.
À propos de la virginité de la femme, elle était la condition pour aller en mariage. C’était une question de vie ou de mort. Si elle la perdait sans être mariée, elle pouvait être condamnée à mort par lapidation. La vierge vivait dans la maison de son père jusqu’à ce que, par un mariage arrangé, elle devienne désormais la propriété de son époux. La preuve de sa virginité était un manteau sur lequel on devait trouver la marque de son sang. Son père devait le conserver en cas de conflit avec l’époux (Dt 22, 13-21).
Le mariage, cette pratique sociale qui évolue avec le temps, était d’abord une alliance entre familles ou clans. Il ne se pratiquait pas sur la base des sentiments amoureux. C’était, comme nous le disions, le père qui offrait sa fille en mariage au terme d’une négociation. Avant le mariage, la femme appartenait à son père, après le mariage elle appartenait à son mari. « La législation biblique autour du mariage est écrite du point de vue masculin » comme le signale Sébastien Doane.
Le prix de la mariée renvoyait à une somme d’argent donnée par le futur mari au père de sa future épouse. La femme était donc ce bien acheté par le mari et vendu par son père. Tout père voulant obtenir ce prix s’investissait donc à protéger la virginité de sa fille. Cela était une sorte d’incitatif financier.
La polygamie, dans le Proche-Orient antique, était une pratique ne posant aucun problème. Elle était considérée comme une marque de pouvoir et de richesse. La référence au roi Salomon et à ses nombreuses épouses et concubines va dans ce sens. Cette pratique répondait aussi à un idéal de fécondité car avoir plusieurs enfants était signe de richesse.
Le divorce aussi était prévu dans les lois de l’Ancien Testament (Dt 24,1). Etrangement, seuls les hommes pouvaient demander le divorce. Il était souvent très difficile pour les femmes divorcées de trouver un nouveau mari car n’étant plus vierges. Elles étaient donc souvent marginalisées dans une société patriarcale. Elles perdaient donc leur honneur.
Le lévirat ou encore loi du beau-frère (Dt 25, 5-6) visait à assurer une descendance au défunt mari. On peut trouver un épisode y relatif dans le récit de Genèse 38 avec Tamar, Er, Ônan et Shéla. La situation des veuves était souvent très difficile. Surtout si elles n’avaient pas de fils pour prendre soin d’elles dans la vieillesse.
L’adultère renvoyait au fait de coucher avec la femme (l’épouse) d’un autre. Cela était considéré comme un crime contre la propriété d’un autre homme. Toutes les relations extraconjugales n’étaient pas considérées comme adultérines. Si un homme couchait avec une femme célibataire, libre, il n’y avait pas d’adultère. On est bien loin de la conception moderne de l’adultère. Ce crime posait aussi le problème de la paternité de l’enfant qui naissait de cette union illégitime. La question de l’héritage aussi était engagée. D’ailleurs les enfants nés d’un adultère étaient souvent marginalisés. On les appelait des mamzer, ils ne pouvaient pas être héritiers et se trouvaient souvent exclus de la société.
L’inceste quant à lui, est souvent désigné dans la Bible par l’expression euphémique « voir la nudité de ». Le livre du Lévitique au chapitre 18 donne des précisions sur ce qui ne devrait pas aboutir à une union sexuelle entre divers individus reliés d’une certaine façon.
Passer en revue toutes ces réalités autour de la sexualité dans l’Ancien Testament a permis de comprendre que la Bible est un ensemble de textes qui donnent à penser, à réfléchir. Avec Sébastien Doane, cité par l’abbé Séraphin OBAME NDONG, il s’agissait surtout de comprendre que « la lecture des écrits d’une autre culture permet l’amorce d’une réflexion critique sur nos propres sociétés et cultures. » La situation des femmes décrite dans ces pratiques doit donner à réfléchir sur le regard que nous portons sur elles aujourd’hui dans notre société. De plus, la sexualité est une question de vie ou de mort et la distinction à opérer entre Amour et Convoitise doit surtout être enseignée à une jeunesse de plus en plus en perte de repères, victime d’une société hypersexualisée qui marchandise le corps et promeut un érotisme déréglé. L’objectif de cette communication était d’encadrer la sexualité en l’orientant vers plus de responsabilité. Le sexe n’a rien de mauvais en soi. Il est un précieux don de Dieu. Il n’a rien de diabolique. Cependant, tout chrétien est invité à une sexualité responsable.
Le deuxième conférencier, l’abbé Sylvain Pamphile ASSOUMOU MVOMO, a articulé sa réflexion sur la sexualité dans la Bible à partir de trois grands axes dans le Nouveau Testament : La sexualité de Jésus et sa vision de la sexualité, la sexualité dans les communautés pauliniennes et enfin la sexualité dans l’Apocalypse au chapitre 17 (La Grande Prostituée de Babylone).
Concernant la sexualité de Jésus, l’abbé Pamphile ASSOUMOU a commencé par rappeler la norme chez tout bon juif qui était celle de se marier. Encore plus lorsqu’on était considéré comme un Rabbi. Ne pas se marier, c’était en quelque sorte faire entorse aux normes sociales. Or, sur la vie sexuelle et conjugale de Jésus, rien dans les Evangiles canoniques ne dit qu’il était un homme marié avec femme et enfants. Pourtant, une certaine littérature apocryphe, plus précisément l’Evangile de Philippe a souvent été brandi pour affirmer que Jésus avait bien une femme : Marie Madeleine. Cet évangile composé 400 ans après la mort de Jésus parle d’un baiser du Christ sur la bouche de Marie Madeleine et d’une contestation manifestée par ses disciples. Le texte avec les trous se présente ainsi qu’il suit :
La Sagesse qu’on appelle « la stérile » est la mère […] anges et [..] compagne du S[……].[……..]rie Ma[..] leine, le S[………….] plus que [….] les disci[……..] l’embrassait sur la [………]vent. Le reste des [………] [ . . ] . . . . . [ . ] . [ . . ] . . ils lui dirent : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? » Le Sauveur répondit et leur dit { } « Pourquoi ne vous aimé-je pas comme elle ? ».
Ceux qui ont tenté de combler les trous du texte l’ont fait de la manière suivante :
La Sagesse qu’on appelle « la stérile » est la mère [des] anges et [la] compagne du S[auveur]. [Quant à Ma]rie Ma[de]leine, le S[auveur l’aimait] plus que [tous] les disci[ples et il] l’embrassait sur la [bouche sou]vent. Le reste des [disciples] [..] ….. [.] . [..] .. ils lui dirent : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? » Le Sauveur répondit et leur dit { } « Pourquoi ne vous aimé-je pas comme elle ? »
Pour montrer les limites de cette thèse, l’abbé Pamphile a premièrement rappelé qu’il y a plusieurs trous, blancs dans ce texte qui auraient pu être comblés autrement que tels qu’ils l’ont été. Ensuite, le baiser sur la bouche, dans un texte gnostique du IVème siècle, n’a pas la même signification qu’aujourd’hui. Embrasser sur la bouche signifiait transmettre une connaissance mystique. Enfin, ce texte écrit 400 ans après la mort de Jésus est extrêmement tardif pour qu’il porte réellement le souvenir d’un épisode historique. Quand on le compare avec l’Evangile de Marc, écrit moins de 40 ans après sa mort, on voit à quel point la fiabilité se porte beaucoup plus vers les textes canoniques que celui, plus tardif de Philippe. Cet évangile voulait simplement souligner l’importance de Marie Madeleine dont la place est contestée parmi les disciples. Souvenons-nous que l’apôtre des apôtres, la première à voir le Christ ressuscité c’était bien Marie de Magdala, une femme. Un tel privilège, dans un contexte androcentrique, posera problème. Cette proximité de Jésus avec les femmes donnera plus tard lieu à plusieurs débats sur leur place dans la vie de Jésus. C’est ce débat qui ressort dans cet Evangile de Philippe et non pas une prétendue vie amoureuse de Jésus. Sur la vie conjugale de ce dernier, il est donc à retenir que les Evangiles canoniques, plus fiables, ne mentionnent nulle part qu’il était marié. Jésus n’était pas sédentaire, il n’avait pas de « pierre pour reposer sa tête ».
Quant à la vision de Jésus sur la sexualité, l’abbé Pamphile est parti de l’épisode de la femme adultère en Jn 8, 1-11. Il a premièrement relevé que Jésus est contre le sexisme (seule la femme apparaît alors qu’elle a commis l’adultère avec un homme absent de la scène). Puis il a mis en lumière cette vérité : Jésus va au-delà du rigorisme des conventions sociales. Même dans une inconduite humaine, l’être humain a toujours sa dignité, sa vie compte et a du prix aux yeux de Dieu. Comme le dira Sébastien Doane : « La personne humaine est plus importante que l’application stricte des lois et des codes sociaux encadrant la sexualité ».
Jésus développera aussi en Mt 5, 28, dans le sermon sur la montagne, une réflexion sur l’adultère commis dans le cœur de l’homme. Il va dénoncer ce désir qui chosifie la femme, cette convoitise qui pousse l’homme à abuser d’elle, cette passion sexuelle qui mène à toutes les dérives que subissaient les femmes du temps de Jésus et qui malheureusement n’ont pas disparu de nos jours. Il y a une invitation du Christ à changer notre regard sur la femme. L’abbé Pamphile a bien rappelé que le désir sexuel en soi n’est pas mauvais, mais c’est l’orientation qu’on lui donne qui peut prendre une tournure vicieuse et condamnable. Ce désir sexuel mal orienté, ce désir sexuel transformant l’autre en pur objet de plaisir est malheureusement un fléau qui frappe aujourd’hui notre Eglise dans la question des abus sexuels. Ces crimes sont les plus tus dans l’Eglise et cette couverture dessert davantage qu’elle ne sert le corps du Christ. La Lettre au Peuple de Dieu du pape François et Mieux vaut tard de Mgr Ravel reviennent bien sur ce mal qui ronge l’Eglise en faisant souffrir chacun de ses membres. La vision du Christ sur la sexualité condamne tout abus, toute domination et surtout tout silence coupable et complice de la part des membres d’une Eglise devant être au service de la Vérité et de la Justice. Après cette réflexion, la vision de la sexualité a encore été approfondie par la question des eunuques (Mt 19, 10-12). À cet effet, l’abbé Pamphile a présenté la typologie des eunuques dont certains le sont depuis la naissance, d’autres par le fait des hommes et d’autres encore le sont devenus par choix en vue du Royaume. Un eunuque était un homme émasculé. Il était considéré comme impur dans la société juive et source de déshonneur parce que n’entrant pas dans les catégories traditionnelles des genres masculin et féminin. Personnage marginalisé, il était pourtant aussi, par l’étymologie même de ce mot eunê (lit) et ekhô (garder), un gardien des harems royaux. Un eunuque n’était pas nécessairement un célibataire. Le personnage Potiphar, maître de Joseph, dans la Genèse (39, 1-20), avait bien une épouse. Malheureusement il ne parvenait pas à la satisfaire sexuellement d’où les vues de cette dernière sur l’esclave Joseph. Le regard de Jésus sur cette catégorie marginalisée n’est pas ostracisant. Souvenons-nous du baptême de l’eunuque éthiopien (Ac 8, 26-40). Quant à ceux qui le sont devenus pour le royaume, cela exprime la radicalité de leur choix, la renonciation à leur virilité en vue du royaume de Dieu. De même que les eunuques n’entraient pas dans les normes sociales, étaient souvent exclus, de même s’engager pour le royaume de Dieu c’est parfois prendre une décision radicale qui peut faire de nous des incompris, des exclus, des personnes qui ne s’inscrivent pas toujours dans des conventions sociales bien établies.
Le deuxième axe de la communication de l’abbé Pamphile ASSOUMOU a porté sur la sexualité dans les lettres pauliniennes. Il a délimité son champ d’étude à la première épitre aux Corinthiens 5, 10-13 puis 6, 9-20. Après avoir brièvement présenté Paul comme un Juif d’allégeance pharisienne et pénétré de culture gréco-romaine, la ville portuaire de Corinthe, réputée pour la légèreté de ses mœurs nous a plongé dans la raison du contenu de ces deux chapitres. Paul se plaint d’un cas d’inceste au sein de sa communauté, communauté dans laquelle il n’est plus présent physiquement. Un homme a vu la nudité de la veuve de son père. En d’autres termes, il a couché avec elle, avec la femme de son défunt père. Pour Paul, cette sexualité désordonnée pourrait avoir un effet de contagion au sein de la communauté. Il exhorte les autres membres à ne pas trouver de fierté dans de tels actes et à exclure cet homme-là de la communauté. Il va aussi dénoncer des pratiques sexuelles désordonnées où des hommes entretiennent des relations avec d’autres hommes. Deux termes Malakoi et Arsenokotai employés par Paul et traduits par efféminés et pédérastes ont été examinés dans leurs racines. Le premier terme renvoie aux doux. Il est négatif lorsqu’il est appliqué aux hommes, considérés comme des durs. Pour certains commentateurs, ce terme désigne ceux qui se font pénétrer par d’autres hommes lors de relations sexuelles. Quant à arseno qui renvoie aux mâles et koît qui désigne un lit, il renvoie à ce qui est masculin et sexuel. En un mot, si Malakoi renvoie à un homme qui se fait pénétrer par un autre, Arsenokotai renvoie à celui qui pénètre un autre homme. Ces pratiques hors normes sont considérées comme des désordres sexuels par Paul, pratiques auxquelles les membres de sa communauté ne devraient plus s’adonner, étant devenus des créatures nouvelles en Jésus-Christ. Le corps est le temple de l’Esprit Saint et doit être traité avec respect. Toute forme d’exploitation sexuelle, de prostitution, de viol et de pédophilie n’a pas sa place dans la vie du chrétien.
Le dernier axe de la communication de l’abbé Pamphile a porté sur la sexualité dans l’Apocalypse, particulièrement au chapitre 17 où il est question de Babylone la grande prostituée. Ce chapitre parle de l’empire romain. La grande prostituée de Babylone est une métaphore dont chaque élément symbolique dénonce l’idolâtrie de Rome, le culte qu’elle vouait à plusieurs dieux comme une prostituée qui s’offre à plusieurs hommes, la persécution des chrétiens par cet empire et sa scandaleuse richesse. Il y a dans cette image de la prostitution, une condamnation de l’idolâtrie. Dieu seul est Dieu et doit être adoré.
Au terme de sa communication, l’abbé Pamphile a rappelé trois points majeurs à retenir : l’amour du prochain tel que nous le montre Jésus, un amour qui ne chosifie pas l’autre et ne le réduit pas à ses inconduites ; le bon usage de la sexualité qui s’éloigne des désordres de Corinthe et l’union au seul et vrai Dieu, loin de toute prostitution idolâtrique.
Cette conférence a bel et bien montré que la sexualité est présente dans la Bible. De la Genèse à l’Apocalypse, l’on retrouve bel et bien des pages sexuelles qui donnent à penser, à repenser notre rapport au sexe et à notre corps, à vivre notre sexualité aujourd’hui, sous le regard de Dieu de manière responsable et épanouie. Le sexe est un don précieux de Dieu, le Cantique des Cantique demeure un texte riche dont les lectures, allégoriques et anthropologiques renferment une profondeur qui devraient décloisonner les esprits longtemps restés dans une vision rigide, une posture d’anathématisation et de diabolisation du sexe.