
Lundi de la 26ᵉ semaine du Temps ordinaire
Textes : Job 1, 6 à 22 ; Ps 16 ; luc 9, 57-62.
Frères et sœurs,
Le livre de Job nous plonge d’emblée dans un mystère redoutable : celui du mal qui frappe l’innocent. En un seul jour, Job perd ses troupeaux, ses serviteurs, puis ses dix enfants. Et pourtant, au cœur de cet effondrement total, il ne maudit pas Dieu. Il se prosterne et dit : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ; que le nom du Seigneur soit béni ! » C’est une foi dépouillée de tout calcul, de toute recherche d’intérêt personnel — une foi qui ne s’appuie sur rien d’autre que Dieu lui-même.
Cette attitude de Job, cette humilité radicale devant Dieu, entre en résonance profonde avec l’Évangile de ce jour. Les disciples, eux, sont en train de discuter — mais de quoi ? Non pas de la souffrance ou du mystère de Dieu, mais d’une question bien humaine : « lequel d’entre eux était le plus grand ». Quel contraste avec Job, prosterné dans sa perte ! Les disciples, eux, cherchent déjà les premières places, la reconnaissance, la grandeur.
Jésus, qui connaît les pensées de leur cœur, ne les gronde pas frontalement. Il fait un geste d’une force extraordinaire : il prend un enfant, le place à côté de lui, et dit : « Celui qui accueille cet enfant en mon nom, m’accueille moi-même… car celui qui est le plus petit parmi vous tous, c’est celui-là qui est grand. » L’enfant, dans ce monde-là, n’avait ni statut ni pouvoir ; il représente celui qui ne compte pour rien selon les critères humains. Jésus renverse ainsi toute notre logique de grandeur : la vraie grandeur, c’est l’accueil du petit, du sans-pouvoir, du sans-titre.
Puis vient un second épisode, tout aussi révélateur. Jean dit à Jésus : « Nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom, et nous avons voulu l’en empêcher, parce qu’il ne te suit pas avec nous. » Encore une fois, c’est un réflexe de rivalité, de frontière, d’appropriation : « il n’est pas des nôtres ». Et Jésus répond avec une largeur de cœur qui devrait nous interpeller : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui n’est pas contre vous est pour vous. »
Frères et sœurs, ce qui relie Job et l’Évangile, c’est cette invitation à sortir de nous-mêmes — de notre besoin d’être le plus grand, le plus reconnu, le seul légitime — pour entrer dans la vraie stature devant Dieu : celle de l’humilité, de l’accueil, de la confiance nue. Job, dépouillé de tout, reste grand parce qu’il reste tourné vers Dieu. Les disciples, eux, ont encore à apprendre que la grandeur du Royaume ne se mesure pas au rang, mais à la capacité d’accueillir le petit et de reconnaître l’action de Dieu même là où on ne l’attendait pas.
Le psaume nous donne la juste posture du cœur : « Le Seigneur est la part de mon héritage… tu m’indiques le chemin de la vie. » Quand Dieu seul est notre part, alors nous n’avons plus besoin de rivaliser pour être les premiers ; nous pouvons accueillir librement les petits, et nous réjouir du bien que Dieu accomplit, même par d’autres mains que les nôtres.
Demandons aujourd’hui la grâce de cette humilité vraie, capable comme Job de bénir Dieu dans l’épreuve, et comme le Christ nous y invite, d’accueillir les plus petits comme le lieu même de sa présence. Amen.